À force de passer à la télévision, devient-on expert de tout ?
Les chaînes d’information en continu ont un besoin insatiable : il faut remplir l’antenne. Du matin au soir, l’actualité défile, les bandeaux changent et les sujets se succèdent. Pour les commenter, journalistes et présentateurs font donc appel à des experts capables d’apporter des connaissances que le téléspectateur ne possède pas forcément. Le principe est excellent. Encore faut-il que l’expertise corresponde au sujet.
La guerre en Ukraine a ainsi fait apparaître sur les plateaux toute une génération d’anciens militaires, souvent officiers supérieurs ou généraux. Leur présence était parfaitement logique. Lorsqu’il faut expliquer une offensive, la portée d’un missile, les contraintes logistiques d’une armée ou les conséquences d’une décision stratégique, mieux vaut entendre quelqu’un qui connaît réellement le fonctionnement des forces armées.
Certains sont ainsi devenus des visages familiers des chaînes d’information. Et puisque les conflits internationaux n’ont malheureusement pas disparu, ils ont continué à intervenir sur d’autres théâtres d’opérations, notamment lors de la guerre en Iran. Jusque-là, rien de très surprenant.
Le phénomène devient plus amusant lorsque l’actualité change de sujet, mais que l’expert, lui, reste sur sa chaise. Le général qui expliquait quelques minutes auparavant une opération aérienne peut alors être interrogé sur la diplomatie internationale. Pourquoi pas ? La carrière d’un officier supérieur peut lui avoir donné une connaissance réelle des relations internationales et des rapports entre États.
Puis arrive l’économie mondiale. Ensuite la politique intérieure. Et lorsque l’été apporte son lot d’incendies, voilà parfois notre militaire invité à commenter également les feux de forêt. À ce rythme, quelques mois de présence régulière sur un plateau pourraient bientôt remplacer une dizaine d’années d’études. Car il existe tout de même une différence entre avoir une opinion intéressante et posséder une véritable expertise.
Lorsqu’un général analyse une opération militaire, explique la portée d’une arme ou décrypte une stratégie, son expérience apporte évidemment quelque chose que le journaliste généraliste ou le téléspectateur ne possède pas. Mais lorsque, vingt minutes plus tard, le même général est interrogé sur la propagation d’un feu de forêt ou la gestion des massifs méditerranéens, son avis peut être parfaitement sensé. Il n’a simplement plus davantage de valeur que celui d’un autre citoyen correctement informé.
À ce stade, l’expertise militaire a quitté la conversation et nous sommes revenus au café du commerce, simplement avec quelques étoiles supplémentaires sur le CV. Le problème ne vient d’ailleurs pas forcément des experts eux-mêmes. Lorsqu’un présentateur pose une question à quelqu’un assis en face de lui, celui-ci va naturellement essayer d’y répondre. Peu d’invités interrompent soudainement une émission pour expliquer que le sujet sort totalement de leur domaine de compétence.
Le fonctionnement même des chaînes d’information encourage probablement davantage le phénomène. Un bon intervenant possède des qualités précieuses : il s’exprime clairement, connaît les contraintes du direct, répond rapidement, accepte de revenir régulièrement et devient progressivement identifiable par les téléspectateurs.
Pourquoi chercher chaque fois un nouveau spécialiste lorsque quelqu’un de disponible et parfaitement à l’aise devant une caméra est déjà installé sur le plateau ? C’est ainsi qu’une expertise précise peut progressivement se transformer en statut beaucoup plus vague d’« expert ». Le mot lui-même finit presque par devenir une profession.
Les militaires ne sont d’ailleurs qu’un exemple particulièrement visible. Le même phénomène peut concerner économistes, médecins, politologues ou anciens responsables publics. Une personne régulièrement invitée pour commenter son domaine finit parfois par être interrogée sur des sujets qui s’en éloignent de plus en plus. Or un spécialiste peut parfaitement être extrêmement compétent dans son domaine et n’en savoir guère plus que chacun d’entre nous dans un autre. Cela ne retire rien à ses connaissances initiales.
C’est même précisément ce qui définit une expertise : elle possède des limites.
Un véritable spécialiste sait généralement beaucoup de choses sur un domaine relativement précis. Plus le champ des sujets s’élargit, plus il devient difficile de conserver le même niveau de compétence. Être capable de commenter avec assurance une situation ne signifie pas nécessairement disposer des connaissances permettant de l’analyser correctement.
La télévision ajoute enfin un piège supplémentaire : l’aisance donne facilement une impression de compétence. Quelqu’un qui parle calmement, utilise le vocabulaire approprié et construit une démonstration claire paraît naturellement crédible. Pourtant, la forme ne garantit pas toujours la maîtrise du fond.
Les chaînes d’information ont évidemment besoin d’invités et les téléspectateurs ont besoin de spécialistes capables d’expliquer des sujets complexes. Il ne s’agit donc certainement pas de faire disparaître les experts des plateaux.
Peut-être suffirait-il simplement de retrouver le sens premier du mot : inviter un militaire pour parler de stratégie militaire, un spécialiste des incendies pour parler des incendies, un économiste pour parler d’économie et accepter qu’aucun d’entre eux ne soit obligé d’avoir une analyse autorisée sur absolument tout. Après tout, répondre « ce n’est pas mon domaine » constitue parfois la réponse la plus sérieuse qu’un véritable expert puisse donner.
Et à force, la véritable spécialité de certains experts n’est peut-être plus la stratégie militaire, l’économie ou la géopolitique. C’est le plateau de télévision.
Nota Bene :
Un expert qui connaît les limites de son expertise est probablement beaucoup plus utile qu’un spécialiste capable de donner son avis sur tous les sujets de la journée.
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