Avons-nous suffisamment conscience des choses qui vont bien ?
Il suffit généralement qu’une chose cesse de fonctionner pour que nous prenions immédiatement conscience de son existence. Une panne d’électricité, plus d’eau chaude, une connexion Internet coupée ou une voiture qui refuse de démarrer et, soudain, ce qui paraissait parfaitement banal quelques minutes auparavant devient essentiel.
Pourtant, lorsque tout fonctionne, nous n’y pensons pratiquement jamais.
Nous appuyons sur un interrupteur et la lumière s’allume. Nous ouvrons un robinet et de l’eau potable en sort. Nous tournons une clé ou appuyons sur un bouton et la voiture démarre. Des milliers de petites choses se déroulent normalement chaque jour sans provoquer la moindre réaction.
C’est probablement le destin des choses qui vont bien : à force de fonctionner, elles deviennent invisibles.
Notre attention est naturellement attirée par ce qui sort de l’ordinaire. Un problème réclame une solution, alors qu’une situation normale ne demande rien. Il est donc parfaitement logique de consacrer davantage d’énergie à ce qui ne fonctionne pas. Mais à force, notre perception du quotidien peut devenir légèrement trompeuse.
Remarquer ce qui va bien n’est d’ailleurs peut-être pas notre spécialité nationale. En France, nous avons parfois un talent particulier pour repérer immédiatement ce qui ne fonctionne pas, tout en considérant comme parfaitement normal tout ce qui fonctionne. Une coupure d’électricité de deux heures devient immédiatement un sujet de conversation ; les milliers d’heures pendant lesquelles le courant arrive sans problème ne méritent jamais une remarque. Ce travers n’est évidemment pas exclusivement français. Simplement, reconnaissons que nous avons parfois développé l’art de râler avec un certain talent.
Le même mécanisme existe dans quantité de situations beaucoup plus personnelles. Une contrariété peut occuper nos pensées pendant plusieurs heures alors que dix événements agréables survenus dans la même journée passent presque inaperçus. Un message désagréable prend davantage de place que plusieurs conversations sympathiques. Un problème au travail peut finir par résumer mentalement une journée pendant laquelle beaucoup d’autres choses se sont pourtant bien déroulées.
Cela ne signifie évidemment pas qu’il faudrait ignorer les difficultés ou prétendre que tout va bien lorsque ce n’est pas le cas. Ce serait simplement remplacer une vision déformée par une autre. Les problèmes doivent être identifiés précisément parce qu’ils nécessitent parfois une action. Mais reconnaître les problèmes n’empêche pas de remarquer également les choses qui vont bien.
Une journée sans événement particulier peut ainsi être une excellente journée. Rien de spectaculaire ne s’est produit, mais rien de grave non plus. Les proches vont bien, les appareils fonctionnent, quelques conversations ont été agréables, le repas était bon et le soleil s’est peut-être même montré. Pris séparément, aucun de ces éléments ne mérite de rester dans les mémoires. Ensemble, ils constituent pourtant une journée plutôt réussie.
Nous avons peut-être simplement tendance à nous habituer beaucoup plus rapidement au positif qu’au négatif. Une amélioration devient rapidement la nouvelle norme. Un confort qui paraissait extraordinaire quelques années auparavant finit par devenir tellement banal que sa disparition pendant quelques heures nous semble presque insupportable.
Finalement, prendre conscience de ce qui va bien ne consiste pas à regarder le monde avec des lunettes roses. Il s’agit simplement d’élargir un peu le bilan. À côté de ce qui nous agace, nous inquiète ou mérite d’être amélioré existe aussi une quantité considérable de choses qui fonctionnent parfaitement sans jamais réclamer notre attention.
Et parfois, une bonne journée n’est peut-être rien d’autre qu’une journée pendant laquelle suffisamment de choses se sont passées normalement.
Nota Bene :
Nous remarquons immédiatement ce qui tombe en panne. Peut-être faudrait-il, de temps en temps, penser aussi à tout ce qui n’a pas besoin d’être réparé.
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