On parle de transition écologique, mais jamais de transition sociale
Changer de voiture, changer de mode de transport, changer d’habitudes.
Sur le papier, tout cela semble logique, presque évident. Dans les discours, la transition écologique est présentée comme une nécessité collective, un effort partagé, un projet commun. Mais dans la vraie vie, elle ressemble beaucoup moins à une aventure solidaire qu’à une épreuve individuelle. Parce que changer, ça coûte. Beaucoup.
Acheter une voiture plus récente, souvent plus chère. Passer à l’électrique quand on n’a pas de borne chez soi. Prendre les transports en commun quand ils sont rares, lents ou inexistants. Déménager plus près de son travail quand les loyers explosent. Adapter toute son organisation familiale pour coller à des contraintes nouvelles. Tout le monde n’a pas cette marge de manœuvre.
La transition est présentée comme universelle, mais elle est vécue comme profondément sélective. Ceux qui ont les moyens peuvent s’adapter, anticiper, investir. Ceux qui n’en ont pas doivent subir, attendre, bricoler, repousser. Et parfois choisir entre écologie et survie économique, ce qui n’est jamais un vrai choix.
On demande aux gens de faire des efforts, mais on oublie de regarder leurs comptes en banque, leurs horaires de travail, leurs contraintes géographiques, leurs responsabilités familiales. On parle de planète, très peu de fin de mois.
Dans certains territoires, la voiture n’est pas un confort mais une condition pour travailler. Pour beaucoup, ce n’est pas un symbole de liberté, c’est un outil vital. Supprimer cet outil sans proposer d’alternative crédible, c’est créer de la colère, de l’incompréhension, puis du rejet. Pas du progrès.
Et c’est là que le débat se bloque. D’un côté, des injonctions morales. De l’autre, des réalités matérielles.
Entre les deux, très peu de politique sociale réellement pensée pour accompagner les changements. Très peu de solutions progressives, accessibles, adaptées aux différents profils de vie. On parle d’objectifs, de normes, de dates butoirs. On parle beaucoup moins de parcours, de rythmes, d’aides réellement efficaces.
La transition écologique ne peut pas fonctionner durablement si elle repose uniquement sur la bonne volonté individuelle et sur le portefeuille des ménages. Sinon, elle devient mécaniquement une transition de classes sociales. Acceptée par ceux qui peuvent, rejetée par ceux qui ne peuvent pas.
Et plus on avance sans traiter ce problème, plus le fossé se creuse.
Ce qui est paradoxal, c’est que beaucoup de gens ne sont pas contre le principe de mieux faire. Ils veulent consommer moins, polluer moins, vivre plus simplement. Mais ils veulent aussi pouvoir continuer à travailler, se déplacer, élever leurs enfants sans vivre dans l’angoisse permanente de la prochaine contrainte. Ce n’est pas de l’égoïsme. C’est juste de la lucidité.
Parler de transition écologique sans parler de transition sociale, c’est comme vouloir changer de moteur sans regarder le châssis. Ça avance un temps, puis ça casse. Et quand ça casse, ce n’est jamais ceux qui ont écrit les règles qui restent sur le bord de la route.
Nota Bene :
Une transition réussie ne se mesure pas seulement en grammes de CO₂ évités, mais en vies qui restent vivables. Sans justice sociale, l’écologie devient un luxe. Et un luxe, par définition, n’est jamais collectif.
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