Arrêt de bus vide en zone rurale, illustration des difficultés de mobilité pour accéder à l'emploi.
|

Mobilité et emploi : quand aller travailler coûte trop cher

Pour gagner sa vie, il faut parfois commencer par avoir les moyens d’aller la gagner. La formule pourrait sembler absurde si elle ne correspondait pas à une réalité de plus en plus préoccupante. Selon le nouveau Baromètre des mobilités du quotidien, 17 millions de Français majeurs seraient aujourd’hui en situation de précarité de mobilité, soit 31 % de la population adulte. Ils étaient estimés à 15 millions en 2024.
La mobilité et l’emploi entretiennent pourtant une relation assez simple. Pour travailler, il faut généralement pouvoir rejoindre son lieu de travail. Et avant même de toucher son premier salaire, il faut donc disposer d’une voiture, payer du carburant, un abonnement aux transports, parfois des péages, ou simplement avoir une ligne de bus ou un train permettant d’arriver à l’heure.

Lorsque tout va bien financièrement, ces dépenses deviennent presque invisibles. Elles font partie du budget mensuel. Lorsqu’on compte chaque euro, elles peuvent devenir un obstacle.

Et le moment choisi par ce baromètre pour paraître donne encore davantage de poids à ses conclusions. Avant le déclenchement de la guerre en Iran fin février, le gazole tournait autour de 1,70 euro le litre. Il approche aujourd’hui 2,40 euros en moyenne nationale, avec des prix proches de 3 euros dans certaines stations. En quelques mois, près de 70 centimes se sont donc ajoutés à chaque litre.

Pour quelqu’un qui parcourt quotidiennement plusieurs dizaines de kilomètres pour travailler, cette hausse n’a rien d’une statistique abstraite.

Avec une voiture consommant 6 litres aux 100 kilomètres et 50 kilomètres parcourus chaque jour pour aller travailler et revenir, la différence représente déjà environ 45 euros supplémentaires par mois sur une base de 22 jours travaillés. Et ce n’est que le carburant.
Le chiffre le plus inquiétant du baromètre n’est d’ailleurs peut-être pas celui des 17 millions de personnes concernées. 10 % des Français interrogés déclarent avoir déjà renoncé à un emploi, une formation ou même à y postuler faute de pouvoir s’y rendre. Chez les demandeurs d’emploi, cette proportion atteint 26 %.

Voilà comment le piège peut se refermer. Pour sortir d’une situation financière difficile, il faudrait trouver un emploi. Mais pour accepter cet emploi, il faut parfois commencer par acheter une voiture que l’on n’a pas les moyens d’acheter, payer un plein devenu très cher ou disposer d’un transport collectif qui n’existe tout simplement pas. On pourrait évidemment répondre qu’il suffit de chercher un emploi plus près de chez soi.

Encore faut-il qu’il y en ait un. Dans une grande agglomération, quelques kilomètres peuvent souvent être parcourus en métro, en tramway, en bus ou à vélo. Ailleurs, quinze kilomètres peuvent représenter une frontière beaucoup plus difficile à franchir. La distance n’est finalement pas le véritable problème. Ce sont les moyens disponibles pour la parcourir qui comptent.

Et cette contrainte ne disparaît pas une fois l’emploi trouvé. Le baromètre estime à environ 225 euros par mois le coût moyen des déplacements, hors achat du véhicule. Pour les ménages disposant de revenus confortables, cette somme reste supportable. Pour les plus modestes, la mobilité peut absorber une part considérable du budget.

À partir de là, se déplacer n’entre plus seulement en concurrence avec les loisirs.

Selon l’étude, certains Français déclarent réduire leurs dépenses alimentaires ou de santé pour pouvoir continuer à financer leurs déplacements. Nous arrivons alors à une situation assez extraordinaire : travailler coûte suffisamment cher pour obliger certains travailleurs à économiser sur d’autres besoins essentiels.
Bien sûr, toutes les personnes classées en précarité de mobilité ne vivent pas la même situation. Derrière un chiffre national de 31 % se cachent des réalités très différentes. Il ne faut donc surtout pas transformer ces 17 millions de Français en 17 millions de personnes incapables de se rendre au travail.

Mais l’ampleur du phénomène montre que la mobilité n’est plus simplement une question de confort ou de choix entre voiture, vélo et transports en commun. Elle devient une condition d’accès à l’emploi. Nous parlons beaucoup de pouvoir d’achat en regardant ce qu’il reste sur le compte bancaire après avoir reçu son salaire. Peut-être faudrait-il parfois regarder ce qu’il a fallu dépenser simplement pour avoir la possibilité de recevoir ce salaire.

Car le cercle peut devenir redoutable : celui qui possède peu de moyens dispose de moins de solutions pour se déplacer. Cette mobilité réduite limite les emplois auxquels il peut accéder. Et cette limitation peut à son tour l’empêcher d’améliorer ses revenus. La précarité de mobilité n’est alors plus seulement la conséquence d’une situation économique difficile. Elle contribue à l’entretenir.

Nota Bene :

Sur une offre d’emploi, on indique le salaire, les horaires et le lieu de travail. Il manque peut-être parfois une information essentielle : combien faudra-t-il dépenser chaque mois simplement pour pouvoir venir travailler ?

À lire aussi : Camions électriques : peut-on imposer la transition si les infrastructures ne sont pas prêtes ?

Publications similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *