Et si Schumpeter avait encore raison ?
Depuis plusieurs mois, le discours est presque devenu une certitude. L’intelligence artificielle va détruire des millions d’emplois. Les machines remplaceraient progressivement l’humain, et une nouvelle révolution technologique serait en train de balayer des professions entières.
Le scénario est spectaculaire. Et donc très efficace médiatiquement.
Pourtant, une étude publiée récemment par la Banque centrale européenne apporte un éclairage beaucoup plus nuancé. Après avoir interrogé près de 5 000 entreprises tout au long de l’année dernière, l’institution constate qu’il n’existe aucune différence significative en matière de destruction d’emplois entre les sociétés qui utilisent l’intelligence artificielle et celles qui ne l’utilisent pas.
Autrement dit, l’IA ne provoque pas pour l’instant de vague massive de licenciements.
Mieux encore, les entreprises qui utilisent régulièrement l’intelligence artificielle ont légèrement plus de chances d’embaucher que celles qui y ont recours plus rarement. Le constat peut surprendre. Il contredit en tout cas l’idée selon laquelle l’IA remplacerait progressivement l’humain dans la plupart des métiers.
Bien sûr, certains plans sociaux existent. De grandes entreprises annoncent régulièrement des suppressions de postes. Mais dans de nombreux cas, l’intelligence artificielle semble surtout servir d’explication commode à des restructurations déjà programmées. Certaines sociétés avaient embauché massivement pendant la période du Covid et se retrouvent aujourd’hui avec des effectifs trop importants.
L’IA devient alors un argument pratique pour justifier une réduction de voilure.
Ce phénomène n’est pas nouveau. À chaque grande innovation technologique, la même peur réapparaît. Les machines vont remplacer les travailleurs. Le travail humain va disparaître. L’histoire économique montre pourtant un mouvement plus complexe.
C’est exactement ce que décrivait l’économiste autrichien Joseph Schumpeter à la fin du XIXᵉ siècle avec sa célèbre théorie de la destruction créatrice. Selon lui, l’innovation détruit certains métiers, mais elle en crée d’autres, souvent plus nombreux et plus qualifiés.
La mécanisation a fait disparaître certains métiers agricoles, mais elle a permis l’industrialisation. L’informatique a supprimé des tâches administratives, mais elle a créé toute une économie numérique. Internet a transformé le commerce sans faire disparaître le travail.
L’intelligence artificielle pourrait simplement s’inscrire dans cette longue histoire.
La vraie question n’est donc peut-être pas de savoir si l’IA va supprimer des emplois. Elle est de savoir si nos sociétés sauront accompagner les transformations qu’elle provoque. Car la destruction créatrice ne fonctionne que si les travailleurs peuvent se former, évoluer et trouver leur place dans les nouvelles activités qui émergent.
Et si, finalement, Schumpeter avait encore raison ?
Nota Bene :
Chaque révolution technologique provoque la même inquiétude. Mais l’histoire montre que l’économie s’adapte souvent d’une manière plus inattendue que prévu.
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