Comment la poursuite de Bullitt a changé le cinéma
San Francisco, 1968. Une Ford Mustang GT 390 verte se lance à la poursuite d’une Dodge Charger R/T noire dans les rues vallonnées de la ville. Pendant près de dix minutes, moteurs V8, pneus malmenés et carrosseries en mouvement remplacent presque entièrement dialogues et musique. La poursuite de Bullitt ne va pas seulement marquer les amateurs d’automobile. Elle va modifier la manière dont Hollywood filme la vitesse et imposer de nouveaux standards à la course-poursuite au cinéma.
Crédit photo: Side street (1949 )© Metro-Goldwyn-Mayer (MGM)
Avant Bullitt, les poursuites automobiles étaient très différentes
Avant Bullitt, les poursuites automobiles étaient souvent plus courtes, plus artificielles et davantage dépendantes des techniques traditionnelles du cinéma.
Dans les années 1950 et au début des années 1960, Hollywood sait évidemment déjà filmer des voitures lancées à vive allure. Mais les contraintes techniques limitent les possibilités. Projections arrière, plans tournés en studio et cadrages relativement statiques donnent parfois au spectateur l’impression que les acteurs conduisent sans réellement participer à l’action.
Avec Bullitt, le réalisateur britannique Peter Yates cherche au contraire à placer le spectateur au cœur de la poursuite. San Francisco devient alors un terrain de jeu extraordinaire. Ses rues en pente, ses changements de relief et ses intersections permettent de montrer les voitures bondissant littéralement au-dessus de la chaussée.
Le changement paraît évident. La voiture n’est plus seulement un accessoire permettant au héros de poursuivre les méchants, elle devient une composante essentielle de la mise en scène.
Crédit photo:© Warner Bros.
Pourquoi la poursuite de Bullitt paraît encore aussi réaliste
La poursuite de Bullitt impressionne encore aujourd’hui parce que les voitures roulent réellement à grande vitesse dans les rues de San Francisco.
Face à la Ford Mustang GT 390 Fastback conduite par Frank Bullitt se trouve une Dodge Charger R/T 440 noire. Deux muscle cars puissantes, lourdes et très éloignées de la précision des sportives modernes. Leur comportement donne justement à la scène une dimension physique fascinante. Les suspensions travaillent, les pneus glissent et les voitures se déforment lorsqu’elles retombent après les célèbres bosses de San Francisco. Des caméras placées au plus près de l’action accentuent encore l’impression de vitesse.
Steve McQueen, passionné de pilotage, a réellement conduit la Mustang pour certains plans. Mais la légende ne doit pas faire oublier le travail des cascadeurs professionnels, notamment Bud Ekins, déjà célèbre pour avoir doublé McQueen lors du fameux saut à moto de La Grande Évasion. La poursuite repose avant tout sur un véritable travail de cascade et de coordination.
Le son et l’absence de musique changent complètement la scène
L’une des grandes forces de la séquence tient paradoxalement à ce qu’elle n’utilise presque pas, la musique. Une fois la poursuite véritablement engagée, la bande originale laisse largement la place aux voitures.
Les accélérations des V8, les changements de rapports, les crissements de pneus et les chocs deviennent la bande-son de l’action. Pendant plusieurs minutes, les moteurs parlent à la place des acteurs.
Ce choix renforce considérablement l’immersion. Le spectateur n’est pas guidé par une musique lui indiquant quand la tension doit monter. Il entend simplement deux automobiles poussées dans leurs retranchements.
Cette sobriété explique en partie pourquoi la scène conserve aujourd’hui une telle puissance. Les poursuites modernes disposent de moyens techniques infiniment supérieurs, mais l’accumulation d’effets visuels et sonores ne procure pas nécessairement davantage de sensations. Dans Bullitt, quelques rues, deux voitures et le grondement de leurs V8 suffisent.
Crédit photo:© Warner Bros.
Le montage transforme deux voitures en véritables personnages
La durée de la séquence joue également un rôle essentiel. Peter Yates laisse la poursuite s’installer et évoluer au lieu de multiplier immédiatement les accidents spectaculaires.
Le montage alterne les vues extérieures, les plans rapprochés sur les conducteurs et les images prises au plus près des voitures. La Mustang et la Charger semblent s’observer, s’attendre puis se provoquer avant que la vitesse n’augmente progressivement.
Les expressions des hommes au volant comptent presque autant que les automobiles. Peu de paroles sont nécessaires pour comprendre qui chasse et qui tente de reprendre l’avantage.
C’est peut-être là que Bullitt apporte sa contribution la plus importante au cinéma automobile. La poursuite devient une scène dramatique à part entière, et non une simple transition spectaculaire entre deux séquences. La Mustang et la Charger acquièrent une personnalité propre. Elles ne transportent plus seulement les personnages, elles participent directement au récit.
Crédit photo:© Warner Bros.
Après Bullitt, Hollywood ne filme plus les voitures de la même manière
L’influence de Bullitt devient rapidement visible dans le cinéma américain. Trois ans plus tard, French Connection propose à son tour une poursuite automobile extrêmement physique dans les rues de New York, avec une caméra placée au cœur de l’action et une volonté manifeste de donner au spectateur une véritable sensation de danger.
Au fil des décennies suivantes, les techniques évoluent mais plusieurs principes demeurent. Caméras embarquées, prises de vues très basses, cascades réalisées à vitesse réelle et importance accordée au son deviennent des ingrédients classiques des grandes séquences automobiles.
Il serait néanmoins excessif d’attribuer à Bullitt toutes les poursuites qui suivront. Le film n’a inventé ni les cascades automobiles ni les courses-poursuites au cinéma. Son apport est plus subtil et probablement plus important. Il a démontré qu’une poursuite réaliste pouvait constituer l’un des moments majeurs d’un film, avec sa propre narration, son rythme et sa tension.
Crédit photo:© Warner Bros.
Pourquoi la poursuite de Bullitt reste une référence plus de 50 ans après
Plus d’un demi-siècle après sa sortie, la poursuite de Bullitt continue d’être citée parmi les grandes scènes automobiles de l’histoire du cinéma. Pourtant, ses performances paraissent presque modestes face aux cascades impossibles proposées aujourd’hui.
C’est précisément ce qui fait sa force. Le spectateur voit des voitures réelles, sur de vraies routes, dont les mouvements obéissent aux contraintes physiques. Lorsque la Mustang retombe brutalement sur ses suspensions ou que la Charger glisse dans un virage, rien ne semble parfaitement maîtrisé.
La scène a également contribué à rendre la Mustang de Steve McQueen légendaire. Ford lui-même exploitera cet héritage en commercialisant plusieurs séries spéciales Mustang Bullitt des décennies plus tard.
Une question demeure alors. Pourquoi une séquence techniquement dépassée continue-t-elle à fasciner face aux productions modernes ? Sans doute parce que le progrès permet de montrer presque n’importe quoi à l’écran, mais qu’il ne remplace pas toujours la sensation de voir deux vraies voitures lancées dans les rues de San Francisco.
Conclusion
La poursuite de Bullitt n’est ni la première course-poursuite automobile du cinéma ni la plus spectaculaire jamais réalisée. Son importance vient de la rupture qu’elle provoque en 1968. Peter Yates transforme deux voitures, quelques rues et leurs moteurs en véritable langage cinématographique. Réalisme, son, montage et cascades physiques suffisent à créer une tension extraordinaire. Plus de cinquante ans plus tard, cette simplicité explique probablement pourquoi la scène reste une référence.
Nota Bene :
Bullitt, Steve McQueen, la Ford Mustang GT 390, la Dodge Charger et les rues de San Francisco ont créé l’une des images les plus célèbres du cinéma automobile. Une course-poursuite devenue indissociable de l’histoire des voitures stars à l’écran.
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