Constructeurs automobiles et défense : quand les usines changent de clients
Constructeurs automobiles et défense n’ont jamais constitué deux univers totalement étrangers. L’histoire industrielle regorge de constructeurs ayant produit des véhicules militaires, des moteurs ou du matériel destiné aux armées. Mais voir ce rapprochement revenir aujourd’hui pour remplir des capacités automobiles sous-utilisées donne au phénomène une saveur assez particulière.
Ford, General Motors et Jaguar Land Rover sont ainsi en lice pour un marché britannique d’environ 900 millions de livres portant initialement sur 3 000 véhicules. Pas question de transformer brutalement leurs chaînes en fabriques de chars : Ford propose une adaptation militaire du Ranger, GM du Silverado et JLR du Defender.
Renault va un peu plus loin avec un projet de drones militaires développé avec Thales, tandis que des équipementiers comme Valeo et Forvia examinent eux aussi les possibilités offertes par la défense. Le mouvement pourrait presque sembler naturel. L’industrie automobile sait produire beaucoup, vite et selon des normes extrêmement précises. Elle possède des usines, des ingénieurs, des spécialistes de la métallurgie, de l’électronique, des moteurs et des chaînes logistiques mondiales.
Exactement le genre de compétences dont l’industrie de défense peut avoir besoin lorsqu’elle cherche à augmenter rapidement ses capacités. Mais le rapprochement raconte également quelque chose de moins réjouissant sur l’automobile occidentale.
Certaines usines tournent en dessous de leurs capacités. D’autres sont menacées ou déjà inutilisées. Stellantis prévoit ainsi de vendre une usine canadienne au fabricant de véhicules blindés Roshel. Volkswagen a de son côté conclu la vente de son site d’Osnabrück dans le cadre d’un projet impliquant le groupe de défense Rafael.
Il y a quelques années encore, la grande question consistait à savoir comment transformer une usine de moteurs thermiques pour produire des moteurs électriques ou des batteries. Désormais, une autre possibilité apparaît : et si certaines capacités automobiles servaient tout simplement à fabriquer autre chose ?
Il ne faudrait toutefois pas annoncer trop vite la reconversion des constructeurs automobiles en marchands d’armes. Pour les géants du secteur, la défense reste minuscule face à l’automobile. General Motors espère par exemple atteindre environ 1,5 milliard de dollars de chiffre d’affaires militaire en 2029. Une somme impressionnante prise isolément, mais encore marginale à l’échelle du groupe.
Même contraste chez Renault : produire des drones ne signifie évidemment pas abandonner les voitures. Il s’agit donc davantage, pour l’instant, d’une diversification que d’une reconversion.
Et économiquement, la logique est difficile à ignorer. Lorsqu’une entreprise possède des compétences industrielles, des capacités disponibles et parfois des usines à remplir, elle regarde naturellement vers les marchés qui, eux, progressent. Or les budgets européens de défense augmentent fortement.
La situation produit néanmoins un paradoxe assez saisissant : au moment où l’Europe s’inquiète de perdre une partie de son industrie automobile, elle découvre qu’une autre industrie pourrait avoir besoin de ses usines. Ce n’est peut-être pas une mauvaise nouvelle pour l’emploi industriel. Ce n’est pas davantage la preuve que l’automobile européenne serait condamnée. Mais cela raconte assez bien la période.
Pendant plus d’un siècle, fabriquer des voitures constituait l’un des symboles les plus puissants de la capacité industrielle occidentale. En 2026, certaines de ces mêmes usines commencent à regarder ailleurs pour savoir ce qu’elles pourraient produire demain.
Nota Bene :
L’automobile et la défense se sont souvent croisées au cours de l’histoire. La nouveauté n’est donc pas qu’un constructeur sache fabriquer du matériel militaire. Elle est peut-être qu’aujourd’hui, ce soit parfois la baisse d’activité automobile qui lui redonne envie de le faire.
À lire aussi : Voitures chinoises : à chaque fois que l’Europe ferme une porte, en ouvre-t-elle une autre ?