Shell abandonne les bornes électriques en Europe : la douche froide
On pensait que les grandes compagnies pétrolières allaient petit à petit se transformer en acteurs de la transition énergétique. Shell, avec ses grandes annonces de “neutralité carbone” et son logo omniprésent sur les bornes de recharge, semblait en faire partie. Mais surprise : le géant anglo-néerlandais annonce l’arrêt de son réseau de bornes électriques dans plusieurs pays européens. Un virage brutal, qui soulève bien plus de questions qu’il n’apporte de réponses. Et qui vient jeter un froid sur un secteur déjà fragilisé.
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Un virage brutal pour un géant pétrolier
Shell n’a jamais été un enfant de chœur, mais il avait commencé à verdir son image. En 2017, le groupe avait racheté NewMotion (devenu Shell Recharge), spécialisé dans la recharge des véhicules électriques. Objectif affiché à l’époque : devenir un leader de la recharge en Europe, avec des stations mixtes essence/électrique et des bornes en ville, dans les supermarchés, sur les parkings publics…
Pendant quelques années, la stratégie a semblé crédible. Shell installait des bornes rapides, sponsorisait des événements liés à la mobilité électrique, publiait des bilans d’émission flatteurs. L’Europe, de son côté, durcissait ses règles d’émissions, encourageant les grands groupes à verdir leur business.
Mais en 2024, le ton change. Et début 2025, l’annonce tombe : Shell se retire d’une grande partie du marché européen des bornes électriques, fermant ou cédant de nombreuses installations en Allemagne, au Royaume-Uni, et dans certains pays d’Europe du Nord. Le géant pétrolier freine. Et dans le secteur, tout le monde regarde le compteur.
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Shell bornes électriques : quelles sont les bornes concernées ?
Selon les premiers communiqués, plusieurs centaines de bornes seraient concernées par la fermeture ou la revente, principalement dans des zones à faible fréquentation. En clair : la campagne, les petits axes régionaux, les villes moyennes où la demande reste marginale.
Shell justifie sa décision par la faible rentabilité de ces installations. Beaucoup de bornes installées depuis 3 ou 4 ans afficheraient des taux d’utilisation extrêmement faibles, parfois inférieurs à 5 %.
Le message sous-jacent : « nous avons investi, mais les clients ne sont pas venus ». Une logique de marché compréhensible sur le papier… mais terriblement déstabilisante sur le fond.
Car si même un groupe comme Shell ne peut rentabiliser un réseau de bornes, que dire des opérateurs indépendants ? Que dire des start-ups qui misent tout sur la recharge en itinérance ? Et surtout : que deviennent les usagers qui comptaient sur ces points pour leurs trajets longue distance ?
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Un signal inquiétant pour la transition énergétique
Ce retrait n’est pas anodin. Il intervient à un moment où le marché des véhicules électriques commence à ralentir en Europe. En France, en Allemagne, en Italie, les ventes plafonnent, parfois même reculent. Les aides publiques sont réduites, les prix de l’électricité montent, et l’infrastructure ne suit pas toujours.
Shell ne fait ici que traduire un doute de plus en plus tangible. Le pari de la mobilité électrique reposait sur un maillage serré de bornes accessibles, fiables, rapides. Ce maillage, aujourd’hui, semble se relâcher. Et chaque fermeture de borne dans une ville de province, c’est un conducteur de plus qui hésite à franchir le pas de l’électrique.
Derrière ce retrait, il y a donc une fragilité du modèle qui interroge : la recharge ne rapporte pas (encore), et les entreprises privées ne peuvent pas tout porter seules. L’État ? Il subventionne déjà les ventes de voitures. Les collectivités ? Elles croulent sous les appels à projets. Et les utilisateurs ? Ils patientent, et parfois… ils repassent à l’essence.
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Shell, pétrole d’un côté, greenwashing de l’autre ?
La décision de Shell arrive dans un contexte tendu. Depuis plusieurs années, des ONG, des experts du climat et même des institutions accusent les majors pétrolières de greenwashing systémique. Campagnes publicitaires “vertes”, promesses d’investissement dans l’éolien, bilans carbone “compensés”… pendant que dans les faits, le gros du chiffre d’affaires reste fossile.
Shell ne fait pas exception. En 2023, le groupe annonçait une hausse de ses investissements dans le gaz naturel liquéfié (GNL), et un ralentissement de sa stratégie bas carbone. Résultat : l’abandon des bornes électriques en Europe s’inscrit dans un virage plus global. Moins de vitrines vertes, plus de pragmatisme économique.
Mais ce réalisme financier est un coup dur en termes d’image. Pour une entreprise qui communiquait sur « l’énergie de demain », difficile d’assumer aujourd’hui qu’elle jette l’éponge sur un pilier aussi symbolique que la recharge.
La phrase fait mal : même Shell n’y croit plus.
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Quels impacts pour les automobilistes ?
Concrètement, le retrait de Shell n’efface pas les bornes du jour au lendemain. Certaines seront revendues à d’autres opérateurs, d’autres transformées en parkings normaux, et une partie restera simplement à l’abandon. Mais pour l’usager, le signal est clair : il faudra désormais redoubler de vigilance pour planifier un trajet.
Le maillage du territoire, déjà inégal, risque de se détériorer. Et même si des réseaux comme Ionity, TotalEnergies ou Fastned continuent de se développer, le retrait d’un acteur majeur comme Shell provoque un déséquilibre. Il remet en cause la fiabilité du système.
Les constructeurs, eux, s’inquiètent. Volkswagen, Renault ou Mercedes se retrouvent face à une équation compliquée : vendre des véhicules électriques, sans certitude sur la recharge. Et les conducteurs ? Certains s’adaptent. D’autres… hésitent à signer le bon de commande.
Conclusion
Shell ne quitte pas seulement un marché. Il envoie un message. Et ce message dit : “l’électrique, ce n’est pas (encore) rentable”. En soi, c’est un fait économique. Mais c’est aussi un coup porté à l’imaginaire collectif qui voyait l’abandon des fossiles comme une évidence inéluctable.
Les bornes disparaissent, les doutes s’installent. Et dans ce flou, la voiture électrique continue d’avancer… mais moins vite, moins sûre d’elle, un peu seule sur la route.
Nota Bene
On pensait que les grandes compagnies pétrolières allaient construire le futur. Mais Shell vient de nous rappeler qu’avant de rêver à demain, elles regardent surtout le tableau Excel d’aujourd’hui.
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